DENYS GAGNON Chants et silences des trois créatures Dévoilement Stonehenge La Sphinx Le Tir du Centaure Odyssée Dévoilement Rivage, mon rivage, où la vie me tend ce qu’elle tient de moi. Oh ! tu me tiens toi-même, de ta main par ma main : qui je fus, qui je serai, qui j’aurai été. Et je suis emporté de vivre. Ici, au-devant de mes yeux encore, posés sur le temps. Et des tiens, qui sont miens, pour toujours, sur ces bords du monde. Stonehenge Il ne reste plus que pierres et légendes, transpercées de brûlures et d’écumes. Et, par un retour d’océans invisibles, s’épand un débris cinéraire sur mes rives humaines. Le profil des Aveugles-nés, ou celui des Mères éternelles. Ou alors, le masque peint des Grands-Prêtres. Et sinon, d’une nuit vers sa nuit, Aloïs au nom d’homme, rencontré de l’Antique Serpent. Tous, récits immobiles. Ruines, stèles et silences, en fragments suspendus. Arrachés de leurs gestes anciennes. *** Images premières, puis que d’autres chasseront pour leur succéder. Les voici pour toujours, comme les femmes de famines : les onze Mères, les enceintes perpétuelles que rien ne délivre. Les Mères obligées, les Mères inscrites et fatidiques, les Mères les ultimes, subjuguées à l’énigme du ventre. Nourricières et muettes, la tête couronnée de bandeaux et de siècles, elles se croient initiales. Elles avancent à présent, sous l’espoir et la nuit d’un cycle nouveau, les porteuses des lourdeurs de leurs peines. Les autres ont donné de naître, en essors, en assauts successifs, et elles ont vu vivre ce qu’elles ont fait vivre. Mais, pour elles, les onze Mères que je dis, le sceau de leur sein est marqué d’autres lois. Elles sont Mères de durées, les onze Mères immortelles : non pas de naissances, mais de vieillir. Et elles quittent maintenant, toutes premières, les lieux où leurs mains ont mêlé la farine à la cendre. Pour des pains d’elles-mêmes. En rêvant d’une aurore et d’époques promises. Et sachant que leurs vies sont un sol qu’elles pétrissent. Leurs regards irréels ont penché sur l’agitation pénible du ventre, et leurs doigts travaillent d’un labeur ces chairs d’elles. Aux mouvances. Et, de voix séculaires, elles parlent des siècles passés ou présents qu’elles nourrissent au secret, mâles ou femmes. Mères et sœurs, elles retirent les liens et les voiles qui leur couvrent la tête, pour nouer leurs chevelures épandues de nœuds durs, très serrés, sur lesquels refermer les frissons retenus de leurs poings. Car leurs poitrines mères se déchirent du dehors d’elles-mêmes. D’un fléau de viscères et de sang. Et de lait, qu’évacuent les outrances de leur gestation et l’anneau de chairs sombres, forcé. Ce ne sont pas leurs enfants. Ce sont enfantements, ce sont agonies, qui s’écoulent par des mares de nuits vives. Profanées, hors des Mères. En des eaux noires et pourpres, sur lesquelles transparaît l’œil unique d’un regard jaune ou gris qui s’éteint, flottant là son errance, passé les parturientes. Or, sans qu’elles sachent, les prêtres les avaient suivies. Les prêtres suprêmes, escortés de leurs satellites. Les Grands-Prêtres masqués de signes taillés, la rigueur cavée de leur ascétisme retournée vers l’abîme dont ils ont le savoir. Les pontifes et leurs hommes de main. Ils s’étaient d’abord regroupés, et leurs gens armés auprès d’eux. Par la nuit d’avant le départ des Mères, ils avaient raffermi derrière eux le scellé des portes puissantes. Pour se consulter, sous le cœur souterrain du temple. « Désormais, le temps qui les a franchies de sa violence ne les tourmente plus. On dirait qu’un espoir survient d’elles, et qu’elles vont bientôt chercher loin d’ici une aube que nous ignorons. Pour des jours qui pourraient naître d’elles. » À leur tour, sept flambeaux à leurs poings, ils avaient traversé derrière elles la désolation de la pierre et du sol. Quand la terre était lit pourpris, et que la lune était pleine. Ils avaient traîné en cortège la démarche indécente et précaire de leur sacerdoce et de leurs pieds hideux. Et le feu de leurs masques d’émeraude brûlait dans la nuit, et cachait le frisson de leurs lèvres sous les traits sans bouches dont ils dérobaient leurs visages. Et ils avaient vu l’abandon et la perdition des onze femmes. Séculaires, désertées, dévastées de leur tâche maternelle. Ils avaient scruté l’enfantement crevé, le dégorgement des chairs et du sang que la terre reprenait pour sa nourriture. Le lambeau des robes et des corps. Très vaillants sous la veillée d’armes de leurs certitudes, ils avaient tout épié en riant de tout. Jusqu’à ce que la nuit, la tumeur de la nuit, devînt leur. Ne faudrait-il pas l’assertion de leur témoignage, quand ils retrouvaient le seuil du pays ? Qu’ils avaient reconnu l’offensive des Mères, elles-mêmes érigées contre elles, leurs douleurs et leurs cris. Et l’assaut de leur parole à l’assaut du destin qui les désavouait. « Aimions-nous ? Avons-nous aimé ? Et nos vies éventrées, et nos corps frappés par le signe des hommes, qu’avons-nous connu d’eux ? Qu’avons-nous éprouvé, qu’un destin nous réprouve ? Nous étions les deux mains, nous étions nourriture elle-même, pour les coups redoublés de l’époux, les coups redoublés de l’attente et de l’atteinte. Abolies de violences par les doubles coups de leur accès, taries de peines et de désarrois, trop marquées. Et dépossédées d’être possédées ! Les enceintes éternelles qu’il a fallu être. Accrues des durées d’un temps qui ne fut pas le nôtre, puis déchues. » Elles vont resserrer leurs bandeaux et leurs voiles, pour rentrer là-bas, derrière leur pays de murailles. Où les prêtres, aux ciselures affinées du visage et du bronze, feront d’elles qu’elles seront profanées d’autres noces. Taries de leur peine et taries de leur espoir, une chose est vorace de leurs vies écimées. *** Et d’autres brisures, d’autres fragments, encore, aux formes improbables… Quand la nuit d’alors tombait sur les yeux des hommes, le rempart des Aveugles-nés refermait sur soi son anneau d’enceinte et de citadelle. Ils sont chœur des piliers du ciel, et dont les clameurs écroulées se sont tues. Ils sont lieux d’horizons et de crépuscules sans aucuns matins, et d’où fumant des formes étranges. Ils sont le sanctuaire et l’asile. Et leur ombre s’élève, tel un hymne, et ultime. Et c’est elle, pour eux, qui recouvre leur nuit dont les rêves n’épuisent pas leur désir de voir. Car ils sont cécités vigilantes et ne dorment jamais. Comme un monument qui s’érige, de géants voués au-delà d’eux-mêmes, la trace allongée de leurs corps s’est accrue. Les fraîcheurs du soir rapprochant entre elles leurs présences. Ainsi dressés, chacun lémure pour chacun, ils sont le cercle, le socle et la cime, et cernent la violence des visions dont ils sont affamés : la passion d’un regard que rien n’atteint, et que rien n’éteint d’attendre. Leurs bras sont tendus, sous l’érubescence d’un temps qu’ils ignorent, et leurs mains sont montées en des gestes d’orants, qui fondent leur prière et fondent leur vérité. L’élan venu de leur mémoire est désir, sous des souffles d’espoirs retombés, de paix comme un renoncement. Et de solitudes. « Nos regards sont vivants, de regards posés sur l’absence. Nous verrons, de cette absence. Et nous parlerons de celui qui viendra, suscité comme un roc par le cycle des siècles. Nous l’aurons ceinturé du destin de nos vingt destins. » Même absente, la vie des pierres est de veine humaine. Et leur geste éperdu la cherche et l’émeut. Ils sont droits, immensément. Et leurs mains sont statuaires, qui la font sculpturale. Elle devient leur naissance, comme elle est déjà leur départ au-delà d’eux-mêmes. « Si longuement, si longtemps. De la nuit que nous sommes, nous avons pris aux poings l’autre nuit et l’avons frappée comme elle nous frappait, pour la rendre pierre de nos coups. Il sera notre ouvrage, celui qui viendra : tiré d’elle, il sera notre œuvre. « Un éveil, encore, que son corps le révèle à lui-même, d’un regard que nous ignorons, que nous ne connaissons pas, qu’il investira de l’étreinte absente que nous sommes. « Il est droit. Il verra de nous nos regards gris et blancs, qui ne l’ont pas connu. Mais nous sourirons, car nos yeux sont les yeux qui donnent. « Et alors, les muscles auront sailli du blason que nos nuits et nos servitudes ont ouvré, sous nos yeux impavides. Nous n’inclinerons pas nos baisers vers son front. Mais nos têtes, plutôt, se pencheront de gauche ou de droite vers l’épaule voisine, jusqu’à ce qu’il s’éveille. Et nous dormirons, quand il partira. Puis nous partirons. » Et l’accablement de leurs mains, comme d’une délivrance, a tracé de pourtours et de longs signes le mouvement, la vigueur et la force de celui qu’ils vont ceindre d’un testament. L’héritage qu’il saura décrypter. L’héritage et son pacte neuf. De quel nom le nommer, qui repose au milieu de leurs présences ? De quel nom le nommer, car il est innombrable. Il n’a pas trente années visibles. À peine ou guère plus. Il est sables, il est d’aube, généreux de vouloirs et de vaillances, pris pour lui à la terre. Il verra. Et son geste et son ombre élevés s’étendront devant lui. Et lui-même au-devant de soi, son corps armorié en une œuvre incroyable. Et sa vie lui sera donnée de surcroît. Venue d’eux, qui savent désirer à jamais. Dont la cécité transfigure. Dont les mains, aussi, sont vigiles. *** Je dis « espérance ou mémoire », accourues de ruines et de brumes… Et le sol se fend, qui s’élève, se redresse hors d’entrailles, pour un torse d’homme, sauvage et d’ampleurs. En l’Antique Serpent, dont le visage mâle est parfait, son bas-ventre d’écailles engendré des enfers dont il force la gueule. Par l’escarpement qu’il gravit à ramper sur l’écorchement des anneaux de sa queue, frémissante et reptile, la passion de ses flancs et de ses membres. Dragon de souvenirs et d’oublis, fouillant comme racines la terre entrouverte, depuis le cœur et le secret de son ombilic. L’ombre bleue, si obscure et si sombre, a posé son sillon sur sa face humaine, tracée de peines et de lumières. Sur les poils gris et noirs des cheveux, de la barbe, du torse et des bras, et qui semblent tous être pris à la pierre. Et sur la vigueur du cou, des épaules et du corps tout entier, qui se dévore de soi. Les chairs mâles ont ruisselé sur le muscle, où le sexe est un sceptre, où se noue le chaos des signes, pour devenir l’arête et les formes géantes de la bête la plus nue. Qui est tout argile. Qui est toute la terre et qui est l’animal. Et qui est toute l’âme. Corps vers le corps, de ténèbre à ténèbre, présence espérant de présence, il est créature devant son combat, d’ombre et de vie humaines. Déployé, qui s’appuie sur ses coudes et se cambre. Et la paix se retrouve, paysage de regards et de nuits, où l’œil est vaste. « Toi aussi, en porteur de l’épée, te voici armé à la nuit combative, triomphant déjà des exploits qui viendront. « Cent fois, tourmenté de ma puissance, je me suis destiné à ma mise à mort. Pour en être investi, pénétré, habité. Et me connaître ainsi, à l’instant de décroître, agrandi par au-delà de ma création. Et cent fois, cependant, j’ai vaincu malgré moi les destins que j’avais suscités. Leurs fers, leurs venins et leurs flammes, le pouvoir des armées, des magies et des autres bêtes. Et même la suprême horreur par les sacrifiés que l’on immole. «Je les ai vaincus jusqu’à me nourrir d’eux. Mais toi, ton pied nu sur ma terre de cendre et de sang, après tous, tu t’approches en un corps au tracé de mains d’hommes, sans armure, et l’épaule sanglée des lanières de ton seul baudrier, où le glaive est masqué de son fourreau. « Tu n’es plus apparu vers moi seul, tu es apparu vers nous deux, ultime et crucial. Et alors, ayant vu le passé passer, je rencontre mon vœu, en ton geste héraldique. Et mon corps, par ton corps sobre et sombre, par ton corps scriptural, me devient rituel. « Je quitterai les chaînons de la nuit, qui devient peut-être la tienne. Aussi, me laisseras-tu t’appeler de nom d’homme, Aloïs au nom d’homme. J’aurai vu devant moi de regards profonds, pour connaître enfin par-delà ma puissance. « Et tu seras mon dernier visage, autre et splendeur. Car tu es l’éclair de la flamme, Aloïs, et la foudre et la cendre. Et le serpent, le dragon, le monstre, la bête, ne meurt jamais que de mort humaine. » Les deux paumes, géantes et calleuses, ont posé leur geste sur lui, là où naissent les forces d’Aloïs, nues et libres. Le mouvement de sa tête, encore, nia-t-il quelque chose ? Ou son œil, rougi de veines, tel un œil blessé ? Ou ce corps fabuleux, redressé puis accru, exhalant le nom qu’il prononce ? Et la voix se répercute, écho sur écho. Où s’entend s’écarter du temps le grincement de maillons rompus et violés. *** Ai-je bien vu, des Mères, la vision qui s’échoue, puis se retire ? Les pontifes sont rentrés maintenant sous les lieux du temple, voilés de l’arcane et du sacerdoce. Entourés de leurs satellites, ils avancent et ils parlent. Dans le flamboiement des torches, en résines odorantes, ils ouvrent les mains de leurs sept pouvoirs. Que désignent, de leurs sept regards, les feux et les eaux dont leurs bagues sont ornées. « Accordons aux vigueurs de la soldatesque les onze Mères sans mystères ni miracles, les onze femmes évidées qu’elles sont ! Elles n’y verront plus. Les voici désertées. Elles seront envahies de nos hommes, et d’un autre enfantement, peut-être. Serrures forcées, combattues, portes gavées, très vieillardes. Dont le geste et l’émoi peupleront nos cachots. « Ils les graviront. Ils les réduiront d’assauts dardés et de blessures. Et de cruautés, contre cet emprisonnement de leurs membres. Et elles souffriront, sous nos rires, encore, en notre présence, tordues d’étouffements et de plaintes qui ne nous parviendront qu’à peine. Puis, l’essoufflement de nos miliciens épuisés. Leur dernier soubresaut, terrassés d’eux-mêmes, au-dessus des cris et des pleurs. » Ils se taisent. Ils retirent la prudence ajustée de leurs masques sans lèvres, et sourient. Et déjà, les valets ont ramené au pays, jusqu’au sanctuaire, les Mères de sang, que leur ventre abolit. *** Est-ce en d’autres temps, depuis d’autres temps, puisqu’en ce lieu même ? Ou alors, réfuterai-je les rives incertaines où se perdent l’afflux du souvenir et le retour des choses, et dont la mémoire est perdue ? Le rempart des Aveugles-nés a croulé contre vents et tourmentes. Miné des brumes d’épouvante. Déportés en des routes adverses, ils s’égarent à des nuits que leur voix ne peut plus percer. Que leur main cherche encore pour les prendre d’un geste. Ils sont faits le haillon du vêtement qu’ils portent, le lambeau qui les emprisonne, un à un arrachés de tous, de furies et de bourrasques. Un à un sous sa solitude et sa fin du monde, comme un flot vers l’écueil et non plus le rivage. Et l’absence des corps, en eux, a frémi. Corps sombrés, traversés d’effrois et de foudres. Toujours droits, mais détruits. Renversés sans y voir vers des aubes d’ailleurs, pour ailleurs, qui ne poindront pas. Quand il sera parti, et qu’ils partiront. Quand il aura plu de pluies comme d’un feu. *** Tous, les desseins marqués de nos trois silences : le silence de ce que l’on a voulu dire, le silence de ce que l’on a voulu taire, et le silence, enfin, de ce que l’on voulait entendre. « Ce qui gémit jusqu’à nous, désormais, de ces lieux labourés en berceaux d’horreurs, c’est le pleur des enfants qui cherchent à naître. Et leur plainte est semence, Aloïs. Et ils vont tourmenter hommes et femmes, et les supplier, à l’aguet de leurs écoulements pour leur propre chair. » Il est toute sa caresse, animale et multiple. Il devient l’apogée de ses mains ouvertes. « Mon vivant de la nuit, venu vers la mienne comme un jour que je ne verrai pas. Sans une répugnance à cet entrelacs de mon corps et de mes membres. Je t’ai vu sur la terre et le ciel de clartés sans aurores. Je t’ai vu, du fond même de mes yeux animés, où s’apaisent à présent mes haines contre soi. Car l’on ne voit profondément que dans la nuit profonde. » Or, dès l’instant de chacun, de leurs droits regards, ils découvrent en eux, créature, homme, légende, que des peuples, bientôt, à cette heure, dès maintenant, chercheront Aloïs pour le couronner. Pour le mettre ensuite à la mort des pierres. *** Souveraines, ombres nées de vivre ou d’avoir vécu, dressées sur le paysage dont elles sont le profil désolé. Là s’invente aussi la mémoire, et se crée ce que nous sommes, ce qui fut, ce qui n’exista jamais. La ruine seule, elle seule, est souvenir. Et seul son mystère prend un sens. À cette époque, encore, les menhirs de la nuit s’abreuvaient aux rivières. La Sphinx Ceux qui ont traversé le pays là-bas, Haut-le-Fleuve, Bas-le-Fleuve, y ont là-bas rencontré ses sept frères, monstrueux et superbes. Ce sont eux, les Lions accroupis du silence, qui vénèrent, alignés, les montées du levant. Ils gardent leur patience fauve en leurs corps de bêtes, dont la force impassible est la leur. Leurs têtes leur sont têtes d’hommes, et le trait de leurs visages fait le masque apaisé des grands rois disparus et que l’on a inhumés. La splendeur de deux ailes, pierre sculptée pour aucun envol, recouvre leurs dos. Et leurs torses font leur toute-puissance. Ils sont siècles tus, eux, ses frères sphinx. Et leur œil de sable ne regarde plus. Car ils ont assez vu des clartés pour ne rien rechercher du dehors, devant eux. Car ils ont assez vu des soleils pour ne plus qu’adorer, désormais. Or, au-delà de tout horizon, dans le cœur d’un temple aux murs écimés, dont le désert a repris chapiteaux et colonnes pour les rendre à la pierre et au sable, attend leur sœur vive. Ensevelie, en sa mémoire sphinge. Sous son ombre blanche, sa robe est linceul. Son vêtement lui recouvre le corps et les pas de drapés, de bandelettes et de voiles. Et contre les lieux évanouis de son asile et de sa nuit, sur le ciel que hante sa chevelure par des vents captifs, paraît son visage en sa veille humaine. Et ses mains aussi ont paru, mais qui tremblent. Et qui semblent épuisées de caresses. Encore nées, jamais. Et maintenant, elle a renvoyé celui qui l’aimerait, et retenu contre son désir le baiser de sa lèvre. Baiser sphinx, que jamais un amour n’ose offrir ni donner, et qui est le baiser de la mort vers le mort. Droite et nuptiale, au milieu des restes du sanctuaire, elle se tait. Sphinx et femme. La statue des cinq sens. La patience et passion. *** En ce temps-là, tous les jours, toujours, au midi de chaque jour, surchargés de bijoux et de pierres exhumées, les Grands Rois et leurs fils s’étaient approchés pour le crime qu’ils jetaient à sa honte. Qu’ils tiraient de ses cris et de son sang. Ils étaient le pouvoir de leurs vingt puissances, d’abord, ancestrales et solaires. Et la force princière, par vingt fois magnifique et virile, du corps parachevé de leurs vingt héritiers, dont l’aîné portait devant soi une vasque aux fumées d’un encens lointain. Érigeant tous ensemble leurs gestes en fureurs sacrales, en lois et justices de roideurs offensives. Et leurs cinq esclaves de Nubie, à qui on avait arraché la langue, précédaient leur cortège de musiques et de danses, et de mimes étranges. Le souffle épuisé de l’aulos tombait. Les servants déposaient l’instrument dont ils avaient joué, et cernaient la Sphinx de leurs cinq présences nues, et guerrières. Et leurs maîtres ordonnaient qu’on la déliât de ses vêtements. Qu’elle fût dévoilée d’être femme, au ventre, aux seins et aux cuisses de toison. Ses bandelettes, ses robes et ses voiles retirés pour l’horreur de sa frayeur monstre, la poitrine et le torse mêmes, dont la majesté de ses frères avait gloire. Puis, en ses chairs tuméfiées comme d’une pestilence, rois et princes la prenaient. Telle une plaie que l’on creuse, que l’on fouille et que l’on retourne, leurs sexes éperonnés de fourreaux repris à la tombe, pères et fils, ils la renversaient pour la jouer, pour la profaner d’épousailles. Pour la consumer de leurs assauts successifs, la blesser de leur plaisir et de sa honte. De ses déchirures, lacérée par eux, tour à tour. Et, dans le dernier tourment qu’ils lui infligeaient, tout son corps se soulevait pour se renverser par l’élan de leurs reins, et se briser, finalement rendu à la terre, où elle se griffait d’elle-même, sur son nom. Alors, ils se retiraient vers la paix de leurs pays, dont ils étaient rois et royaumes. Où leurs voix propageaient ce qu’ils voyaient d’elle, qu’ils avaient d’abord lancé à sa face, et qui s’épandaient en dits de la Sphinx. « Carnassière, tueuse d’hommes, qui habites boues et pestilences, qui trônes au milieu des moustiques et des vers. Tu es miasme et marais, le pustule qui n’attise le désir d’aucun. Ventre humide et poisseux, aux parois purulentes, viandes et chairs, attaquées de morsures et de bêtes buveuses. Un essaim de vermine accourt du dedans secret des cavernes que tu es. Puis le long des jambes. Et s’étend à l’entour de tes bras grands ouverts. La mouche lourde et bleue qui s’échappe hors l’accès de la lèvre et des poils. Féminités, féminités étouffées des moiteurs mouvantes où s’ébattent les anophèles. » Et son mal lui était envers soi. Son regard, quand ses yeux se fermaient et qu’elle eût voulu voir. *** Frères et sphinx, ils n’entendent pas leur nom, qu’elle invoque de si loin. Qu’ils n’entendraient pas, si la voix se faisait même tout près. Rien, jamais, ne traverse le chœur de leurs sept présences, ni la nuit sereine de leurs siècles tus. Le sait-elle ? Car elle parle peut-être à cause des paroles dont elle cherche un écho, que solitude et abandon feraient réponses. « Mais ma nuit, ô mes frères dont jamais les paupières ne cilleront, dont jamais les paupières ne battront sur aucune orbite, dont aucun regard jamais ne tremblera ? Ma nuit, où ma vie devant lui s’est refusée tout entière, à répondre qu’il n’est pas un amour, qu’il n’est point de tendresse pour la Créature obligée d’infamies ? Ô grands sphinx ! ma nuit, vous la confierai-je, ainsi que mon espoir la confie à ma peine ? « Et lui, le nommerai-je Voyageur ? Le dirai-je Pèlerin ? Le reconnaîtrai-je en Errant de légende, recouvert des poussières de sa route, et ses pieds sur le pas du plus long des chemins ? « Tout son corps est naissance montant vers la mienne, sur les flancs grands ouverts des murs de ma réclusion. Je l’entends plus encore qu’il ne parle. Je l’entends plus encore qu’il ne dit ce qu’il dit. « Son pays vient d’ailleurs. Autres peines, autres conquêtes, autres douleurs aussi. Ni celui des Grands Rois et des princes qui m’accablent. Ni celui que l’on a violé, dont les fils de Nubie ont été soumis. Il est l’envoûtement que l’on voudrait chanter, et murmure, à nuit close, en posant la main sur ma joue, qu’un amour de moi sera son destin. « Son bonheur est cruel, déjà. Et j’ai supplié, j’ai nié. J’ai tendu les bras vers l’attente et l’aurore, pour qu’il fût incité de l’aube vers l’appel plus grand des cités. Qu’il en passe les murs et franchisse les amours, pour y être pris des hommes et des femmes. J’ai voulu pour lui son bonheur de plus loin qu’au-devant de mes yeux. J’ai voulu sa joie de plus et de mieux qu’un amour de moi, qui l’aimais. « Et je l’ai refusé de mon cœur, et je l’en ai repoussé, qu’il suscite ailleurs le désir et l’assaut des formes humaines. Que sa force élevée l’accomplisse, et qu’ensuite il revienne au désert de ce temple dont le lieu et la nuit ne m’abritent qu’à peine. Qu’il apprenne, enfin, s’il est corps et s’il est tendresse que l’on offre à l’énigme sphinge. « Frères immués, ô mes frères, le comprendrez-vous ? L’ai-je compris moi-même, quand je lui ai dit : “Garçon, que sais-tu d’aimer ?” et qu’il a répondu : “Moi, je sais d’aimer que l’on m’a aimé.” « Dès alors, je fuyais ses traits, je fuyais son geste et ses mots. L’heure était où les voix veulent se faire entendre. J’aurais pu parler malgré moi, vers lui, au-devant de moi-même, et ne plus oublier qu’il aurait entendu. Grands sphinx, avait-il connu les clartés impassibles dont vos yeux sont éteints ? Avait-il rencontré vos regards éblouis, retournés en vous ? Avait-il connu vos corps tout-puissants, agréés par un droit de vivre, qui sont fauves et nus, et que révèrent les hommes ? « Car enfin, ô mes frères sacrés, quand vous êtes un rempart et que je suis un rampement, comment désirer d’un désir de moi, si vos forces présentes ne l’ont pas soulevé des autres désirs ? Notre désespoir nous assiste parfois et nous piège de son aide, et nous endurcit contre la dureté de ce qui dure. Tout était aveu, que ma lèvre édictait, soit qu’il y eut parole, soit qu’il y eut silence. « Je lui ai commandé de partir : “C’est toi qui mènerais les routes, vraiment. Tu guiderais les étoiles. Évite-moi, tu créeras tes sagesses.” Et que passent, en ces lieux d’enclaves où l’on peut aimer, les mois de naître, de vivre, d’être mis à mort ou de condamner, qui font l’existence ! « Qu’il revienne, alors, quand mes nuits me consolent d’être trop visible. Qu’il retrouve ce désordre d’autels dont on couvre les morts. Qu’il s’approche, après si longtemps, marqué de ronces comme de longs détours. Qu’il me dise encore, plus gravement, élu d’amours qu’il aura élues, qu’un amour de moi sera son destin. « Je le vois, maintenant. Je l’ai trop regardé. Et ses pieds sont ceux de la lumière, posés sur un seuil. « Frères, grands de corps et sereins, ma voix s’est tissée de ses paroles et des miennes. Elle m’étrangle. Je vous nourrirai encore du désir qui m’affame, et vous aurez bu de la peine qui me noie. « Il va reparaître à mon corps usurpé, qu’il justifiera. Il me reviendra, pour me dire qu’il ne viendra plus. » Elle s’est tue. Elle se tait, célébrant déjà le retour qu’elle redoute, accompli ou non, mais promis. *** Jamais plus l’oblation ni l’opprobre du midi. L’aube ne l’avait plus inquiétée, aucun jour ne le ferait plus. Elle serait désormais couronnée d’autres cérémonials. Et leur puissance d’hommes et de conquêtes avait eu raison, malgré eux, de se retirer de devant elle. Et leur majesté, qui avait tremblé de terreurs profondes, l’avait justement sacrée en ce moment d’inconnu. Par-delà ce qu’ils auraient voulu ne jamais s’instaurer, une paix redoutable à leurs yeux venait la destiner à des choses de soi. On avait fait taire les musiques entonnées par les doubles flûtes. Et rien n’oserait plus passer outre un dessein de naître ou de renaître qu’elle avait paru rendre au sanctuaire, outragé par sept fois anciennes, jusqu’à n’être plus. Et l’aîné des fils s’était écrié : « Non, nous n’allons plus t’accabler, Sphinx et femme. Toi que nous avons dominée de nos corps, et que ton corps dominait. Nous ne pouvons rien contre le sourire de tes lèvres, nous ne pouvons rien que ta lèvre ait été nourrie de sa joie. Cependant, nous pouvons, par une fois dernière, que tu sois punie de ta satiété, c’est-à-dire purifiée, dégradée du bonheur dont tu as goûté, que tu goûtes peut-être encore, et que tu pourrais retrouver. Ta hideur est de joies hideuses. Mais, aux rêves que tu feras, s’ajoutera ce souvenir de nous. » Sous les yeux pères, sous les yeux des autres fils, il avait fracassé la vasque bénie dont il avait garde. Il avait ordonné aux captifs de Nubie qu’ils retirent des débris enfumés les grains cultuels de l’encens qui brûlait. Et contraints, torturés à en être beaux chacun sous les regards de chacun, en visions pour les rois et les princes, les esclaves se dressaient dans la chair suppliciée de leurs doigts, et pleuraient, sous le signe des maîtres, d’ensemencer des parfums ignés la blessure antique de la Sphinx qu’ils forçaient, les thuriféraires scellés de blasphèmes et de feux, sur son ventre enfoncé de braises, incrustés des encens qui la sillonnaient. Puis, tous, passé l’heure et son rite sans musique, la plaie, la brûlure et les cendres, ils s’étaient retirés, servants et seigneurs. Pour conter encore, au lieu des royaumes et des terres, comme d’une éternelle vérité : « Les fléaux du nombre, la légion des dards et des pattes et des trompes, et les mouches essaimées en anneaux de vermine… » Mais déjà sa mémoire n’était plus son souvenir d’être Sphinx. Elle était d’espérer. *** Et soudain… Comment dire soudain, quand le jour ne la marquait plus de ses ignominies, et que le soir, ni la nuit, n’avaient plus à la consoler de ses blessures ? Quand, à tout effroi, succédait l’effroi seul d’exister en un monde où rien ne venait plus qui la profanerait ? Que savoir, désormais, de ce qui passe ou qui dure, quand, elle-même, elle avait parlé d’un retour comme l’on dit ne jamais revenir ? Quand le temple fut limbe, et qu’elle s’y fut nourrie de scorpions ? Qu’elle se fit énigme à son propre regard, à ses propres savoirs ? Car, aux jours d’avant, par les rois et les princes, elle avait répondu de l’horreur d’être Sphinx, et femme. Elle avait connu, en le nommant châtiment, le jugement des mondes où sa honte était signe. Mais, si grands, si forts, si violents, si cruels, ils ne régneraient plus. Et sa vie se vidait devant elle, toute, à la fois de ses souillures et de sa justice. Un moment dernier, elle fut emparée de ses épouvantes. Qui n’avaient plus reparu, mais dont elle restait le fantôme supplicié. Des midis et des feux de la pierre. Ces hommes-là l’avaient épousée, leur splendeur révoltée se vengeant de sa hideur. Ainsi, vitaux et princiers, leur beauté avait-elle garanti, à ses yeux, l’équité de leur colère contre elle, leur violence et leur haine. Pour un temps, la voici transportée, tel un spectre d’extase. Enlevée, et ravie d’espoirs. Ressaisie par eux, et absoute, pour en vivre encore, d’avoir vécu. Retrouvant, d’espérance et de mémoire, celui qui viendrait encore, et l’aimerait. Mais cet espoir même, en un même moment, la dénonce aux élans qu’elle cherchait à la vérité d’un monde. D’avoir cru par des gestes absents, elle devenait l’inhumée d’un retour à présent hostile, où plus rien n’allait plus s’accomplir. Et alors, tout ce qui voulut naître et voulut durer tenta d’affluer et voulut mourir. En soifs, en famines, en délires, qui la convoquaient à leurs deux crépuscules. À celui du passé. Et à l’autre, encore, des jours à venir. Et qui l’égaraient. Et soudain… Il était devant elle, simplement. Passé les frontières de l’absence, qui sont toutes frontières. Il paraît immobile, mais le temps des sphinx est séismes. *** Elle ignore si le retour est d’amour, ou s’il est d’offense ou s’il est d’adieu, mais tressaille pourtant d’une certitude. Il est beau, comme la nuit des promesses d’avant, sa promesse tenue. À peine parle-t-elle, en baissant la tête. En fermant les paupières, pour l’instant qu’il est. « Tu reviens, ta présence absolue en tes yeux. Des regards qui font voir tout ce qu’ils ont connu, qui vous font bénir ce qu’ils ont consacré. Des regards et des yeux qui nous font vouloir être vus. Et moi, qui t’ai tant haï, cette nuit-là, de vouloir m’aimer. Qui t’ai tant haï de t’aimer. » Elle pourrait dénouer déjà les courroies bouclées sur ses jambes. Détacher, en tremblant, le dernier croisement des lanières et du cuir sur ses pieds. Retirer, d’un rire parmi ses pleurs, la broche d’argent, gemmée d’une tête au regard de petites pierres rouges, qui luit de la gueule ouverte où triomphe un serpent et retient son vêtement à l’épaule. Ce bleu parfumé de nards, il le porte en des plis balsamiques, évoquant chez les hommes le ciel de leurs nuits les plus rares. C’est son frémissement sous ses voiles, ses bandelettes et ses robes. Car son geste aussi est ce qu’elle n’ose plus dire d’une joie qui pourrait s’échapper. D’un bonheur qu’il nierait peut-être lui-même. Ou dans lequel, pour avoir parlé alors qu’il se tait, son regard posé sur le sien, elle pourrait ne plus croire. Comment même oserait-elle entendre les mots qu’elle aurait osé dire ? Comment même écouter autrement que son silence à lui, puisqu’il fut son absence et devient son retour ? Comment même, encore, oser croire le connaître, et l’avoir connu ? Avoir même osé, du reste, le souvenir et l’espoir ? Et comment, aimé si longtemps des autres et d’autant d’amours, selon sa prière, sa souffrance et son désir sphinx, revenait-il à elle ? Pour ce geste et la vérité nue de leurs deux présences. « Je n’ai plus un nom, ni pour toi, ni pour moi, que nous sommes. Rien, sinon toute chose que tu auras prise. Sinon mon visage, posé sur le tien, obombré d’un tracé qui s’esquisse et découpe les lèvres de ta bouche entrouverte. » Quel est-il ce jour, désormais ? Que sera-t-il, autrement qu’éternel ? Il sera traversé d’un avenir au regard que sa vie a vidé. Immolé sans un cri au souvenir de maintenant qui, déjà, ne sait plus périr. Puisqu’il va se blesser d’elle, devant elle. Tout silence. De sa propre force et de son vouloir, de son propre poing. Frappé, pour sa cécité d’homme. Certes, il avait connu les refrains du corps exécré : la Sphinx assaillie des rois et des princes. Et, dès autrefois, dès le premier soir d’avant ce premier jour, dès son refus à elle, dès le temps qu’elle l’avait renvoyé du séjour de sa peine et de sa détresse, dès son geste à le chasser de sa honte et de sa présence, il savait que ce corps échappait à la gloire des autres, des dieux animaux. La voici de son corps nu, au midi de sa nudité. Qu’elle a démasqué, que tous abominent, quand celui de ses frères est par tous révéré. Signée pourtant des mêmes signes qu’eux, mais vouée de sa chair aux instances d’infamies et de supplices. Alors, mâle et terrible, ardent de ferveurs et de fièvres, lui que rien ne protège, à sa face, de ses membres monstres, il s’arme de son agrafe comme d’une mise au tourment, et s’en frappe au regard pour le dévaster. Il se crève les yeux, par la gueule ophidienne du bijou, et les creuse de trois coups. Les transperce, et les retire à leur double plaie, les écrase, en refermant sur eux l’emprise de sa main. Et quand il rouvre le poing, ils s’écoulent dans une bourbe d’humeurs et de sang, qui bave entre ses doigts. Son ventre est rougi, maintenant, des traînées de la double blessure, dont la plaie cavée se fait terreuse. Et l’affût du sexe, noirci d’un signe de veines et de racines, paraît d’un guerrier retournant contre soi sa puissance. Ainsi, l’offrande qu’il tend, par le creux réuni des deux paumes, a-t-elle pour gerbe un faisceau d’amertume, d’horreur et de jeunesse. Qui, seules, rendent possible un amour de lui à la Sphinx. *** Sa blessure est devant elle, pour jamais, qui se fait leur blessure. Elle voudrait pour lui un sourire d’outre-part. Puisqu’il est revenu, comme l’aimé des regards, aux promesses tenues. Et qu’il dort à présent, sur les sables drus, étendu contre elle. Étendu du repos. Oh ! n’est-ce pas, qu’il dort ? Que, de tout le jour, ils auront dormi ? Et qu’il l’a bien aimée de gestes, vers son amour d’elle ? Lui, ployé, cambré, aimant, brisé, broyé. Adoré. Elle n’ose plus rechercher son visage, d’un amour tuméfié de ses amours. Tête enfouie, dormeuse, évanouie, et creusant vers le sein plus secret de la femme qu’elle est. Étranglée toujours des bandelettes, revêtue toujours de ses draps et de ses voiles. Sépulture accomplie, désormais. Oh ! qu’il dorme bien. Que le bercent ses bras, que ses mains le caressent, dont le corps tout entier l’a connu. Qu’il ne s’éveille plus, ne roule plus la tête au-dehors du giron : il pourrait pleurer de ses yeux très étranges, et nocturnes, à présent crevés, retirés du puits trop profond dont l’écho s’est ouvert. Il ne bougera plus, il n’agitera plus, de douleurs, sa douleur de vivre et d’avoir aimé. Non, qu’il reste à dormir, endormi sous l’horreur de ses yeux, n’ayant plus geste même, encore, d’entrevoir. Il n’est pas le soir, non pas, et l’on sent que les crépuscules vont tarder. Mais de quoi rêvera-t-il, voué de soi-même à des nuits obligées ? De quoi donc, si loin, dans l’amour sombré, qu’il faut faire oublier des tourments ? Cet aimé comme absent, perdu. Cet aimé renvoyé, comme au long départ d’autrefois. Cet aimé tant aimé, qu’on le dirait tué, cet aimé tant aimé qu’on le croirait mort, c’est l’aimé toujours ! Quand l’amour a su dire enfin son propre nom, les lèvres n’ont plus qu’à sourire et se taire, et couvrir de baisers. Prières exaucées, dures et précieuses autant que fatales. Non, qu’il ne vienne pas bouger de hors son sommeil et ses yeux. Qu’il suspende, ici, d’avoir, de sa main, blessé cet amour qui fut d’elle nôtre. Puis, plus rien. Rien de plus que plus rien. Elle sera toute la joie, du vêtement déchiré de ses cuisses, où il dort. D’aussi près de présence qu’il l’aura voulu, son aimé du lointain, des promesses et du temps. Se rappeler, l’un en l’autre. Elle avait chanté à cela, absoute, et guérie d’elle-même : « Élève-toi, l’effacement de mon corps ! Il revient ! Il arrive, qui rentre de loin. Qui revient vers moi, qui rentre de grands bonheurs ! » Oh ! les affolements égarés de sa joie, qu’elle avait éprouvés. Sur son corps à lui, avoir vu son vêtement qui dansait. Attouché de sa nudité d’homme. Qui dansait des beautés. Qui vraiment eût osé ne parler que de souffle ou de vent ? Et, d’elle-même, est-ce qu’elle n’avait pas dansé à son tour, par son avènement ? Qu’il ne réponde pas, nul en est le besoin. Qu’il ne s’éveille plus. Sinon quand la nuit reviendra sur ses yeux grands ouverts. Entend-il sa voix, du sommeil, son blessé de haut corps ? Et ce chant des amours rappelées, des amours que l’on accueille, recueillies et souvenues, l’entend-il ? Par le sien repos, sur lui, de caresses écoulées. N’est-ce pas qu’elle a la douceur des mains ? La douceur des mains, de toutes les mains, étendue sur les mains ? Qu’elle a le visage femme, encore, encore et toujours, pour toujours ? Pour l’humanité des beautés. Cette humanité des beautés, ce pardon quelque part. Car il fut si près, quand il fut dénudé. Quand elle fut tellement nue de son corps, et Sphinx. Quand, déjà, devant elle, il fermait les yeux. En pleurant. Mais de quoi pourra-t-il rêver, du profond de ses yeux écartés, aveuglé sous un jour de tous les midis, consacré de sa propre blessure ? Trop visible, toujours, la Sphinx qu’il faut être ! Pourquoi donc, jamais abolie, elle, ventre et monstre ? Refusée de l’égouttement des deux plaies, caves et osseuses ? Il l’a fait s’écrier de son nom, à lui. D’un sommet atteint de sa propre joie. De sa propre joie épuisée. Quand elle fut animale accomplie dans ses chairs à vif, éclatée de sa brisure. Décuplée. Déchirée de frayeurs, de lumières et de nuits, Sphinx et femme ! Qu’elle en a poussé de hauts chants, adressés à lui, à l’image qu’il est, la plus secrète. « Sphinx, un amour de toi sera mon destin. » Dès sa parole, comme d’un siècle mâle, comme d’un siècle d’antan, d’autres voix, en elle, avaient répondu : qu’elle serait un ordre donné de sa joie. Cependant, pourquoi fallut-il avoir tant vécu de l’attendre ! Et pourquoi fallut-il son retour, déjà tant aimé de ce qu’elle l’eut aimé ? Car, enfin, avait-il été aussi loin qu’on peut l’être, vraiment ? Aussi loin qu’on ait pu l’oublier ? Dans la nuit de chaque nuit, elle avait rêvé de ses joies. Et, du plus profond montant de son mal infligé, tous les jours, elle l’avait retrouvé. Au-delà des assauts des pères et des fils. Jusqu’au rite ultime, et incandescent. « Et alors, pouvait-elle confier à son cri comme à son silence, dans la perfection de mon désir, je l’ai vu. Dans la perfection de son absence. » La vie est bonne. Et l’on est heureux, quelquefois. *** Ils n’ont plus reparu, ni les rois, ni leurs fils, ni leurs gens. Ils ont regagné leurs pays pour n’en plus revenir. Nuit après nuit, et le jour, ils célèbrent là-bas le corps caressé des femmes qu’ils prennent avec eux, princes qu’ils sont désormais, d’un amour qui les dérobera. Et les cinq jeunes hommes de Nubie ont trouvé dans le geste apaisé de leurs doigts le cercle de trois dessins à tracer, telle une écriture de chose à rejaillir, et qui fera se taire les plus doctes des sages, saisis de pouvoirs dont ils ne verront ni la loi, ni le règne restaurés, mais qui resourdront par la rive bénie des grandes eaux et des crues fertiles. Sauront-ils jamais, hautes postures attentives de la paix déversée sur des corps, occultes et fameuses ; sauront-ils jamais, les sept frères de l’ambre et du sable, gloire et lumière, brillance, pérennité, ce qu’il est que d’avoir été Sphinx et femme ? Eux, du rempart qu’ils sont. Du rempart édifié que leurs ailes ont parfait, jamais déployées. La dernière des enceintes, le désert et le temple. À la fois le corps et la fièvre, et le chant de voix sombre gorgé de silences. À la fois tous les ruissellements de la nuit, du désir et du monde. *** « C’est donc cela, que le cri de toutes ses forces, et le cri de toutes ses joies ? Et que d’être heureuse de toute une vie, soudainement ? Et finir de chacun des yeux dévasté, retenu broyé en des mains rougies, dans le creux noirci des deux paumes ? Tes yeux, bel aimé, les tiens, et déracinés sans gémir. Tes yeux, sans regards de m’avoir vue. Et sans plus tes regards, pour m’aimer. « Il fera maintenant, sur toi, l’autre nuit. Mais, de tout le jour, je t’aurai regardé. Je t’aurai contemplé ne plus me voir. Tu étais comme un ciel. Tu étais comme un œil au-dessus de ma chair et du jour. Te voici l’œil épars au-dessus de ma chair et de ma nuit. Toi qui fus chant de l’époux, et chant de l’épousée. De la Sphinx épousée. Ah ! ce corps atteint de moi, suscité, agréé de la blessure qui est tienne. « Avez-vous entendu, mes grands frères éternels, et m’entendez-vous ? Car, n’est-ce pas ? j’ai lancé le haut cri de son nom, alors qu’il m’aima, dans le soutènement de ses os et de ses muscles. Et n’est-ce pas, Sphinx encore, ô mes frères, de mon nom à moi, par trois fois répété, qu’il nomma le supplice effaré de ses yeux ? N’est-ce pas cela, mes sept frères absolus des sables, du temps et des rois ? » Il n’éveillera plus son visage, ouvert en deux fois de sa caresse et de son évulsion, donnée nuitamment sous un plein midi. Qu’il dorme toujours, qu’il dorme encore, entre la nuit de ses bras. Puisque elle-même a dormi, des sommeils de son incroyable beauté. Son silence est son hymne, aussi, détresse et extase. Qui peut être l’amour qu’il voulait donner ? Et elle songe encore. Et elle sourira, quand il sourira. S’il sourit. Par des nuits énormes, encore, où le corps est profond. Où le sien lui est tant cruel, et le corps de celui qu’elle retient. On dirait que nos gestes nous cherchent lentement, partout. Le Tir du Centaure Il ne parvient pas d’oublier. Certes, il est des nuits et des nuits et des nuits, mais il n’est qu’un monde ; et les lieux deviendront sanctuaires. Et les heures, maintenant, ne sont plus horizons ni frontières, mais faisceaux de levants et de couchants. Le Centaure l’a blessé de son tir, comme on blesse un fils. Et c’est lui qu’il porte, à présent, sur des ciels calcinés d’aurores suspendues : Isserlis à l’aine enfoncée, qu’il étreint de son bras sagittaire et ramène à des sols humains, crevassés de vertiges. Le long du poitrail et le long du torse, le flanc saigne encore et coule, que la flèche a percé. Celui du disciple, marqué d’arme et de plaie, du signe au tracé surgissant qui jaillit de veines comme racines, et celui du maître qui le retient contre soi. Et, de sa fièvre, Isserlis ouvre l’œil, entre sève et savoir. À ses yeux, ses propres yeux le transfigurent. D’être ainsi soulevé du géant qui lui a tout donné, qui l’a transpercé de savoir et d’avenir. *** Il fallait la nuit pour atteindre au Centaure. Tant de nuits, pour l’emprise absolue de sa solitude. Et toujours d’autres nuits, d’autres nuits encore, que l’on soit traversé de sa force, que l’on soit épris de son regard, embrasé de lui depuis sa ténèbre, et percé de son arme. Entre tous, il est seul archer, dominant la falaise et la plaine, en des foudres noyées de silence. Les autres mâles vivent entre eux de la loi des hordes, à la fois tribus et troupeaux, et s’arrachent les sœurs, les filles, les épouses qu’ils assaillent et saillissent, leurs ventres blancs, leurs cuisses pelées, leurs chairs empoignées et saignées. Ou alors, ils se battent pour des jeux de la mort, lignées contre lignées, dans le hourvari de leurs massues, dans le guerroiement de pierres dont ils frappent, qu’ils brisent et qui tuent. Membre pour membre, et vigueur sur vigueur, le sol est frappé de leurs sabots piétinant l’agonie des blessés. Et la boue qu’ils souillent, qu’ils soulèvent ou qu’ils traînent, signe la terre de leur sang. Et même leur semence, égouttée de leurs crins et des poils. Et profonde est la ruine de ceux qui meurent là. Sur la bouche ouverte d’un crâne ouvert, une main, parfois, tremble encore. Ou alors, un reste de souffle humain, expirant, et ne soulevant plus les nœuds du torse ou l’ombre du pelage. Et le ciel, ailé d’ailes et de becs, les dévore par ses nuits et ses jours traversés d’envols, et battus de serres et de plumages. Mais jamais l’archer solitaire ne conduit son pas sur leur lutte ou leur attroupement, ni ne quitte les sommets absolus de son silence et de sa nuit, pour les terres de combats que peuplent leurs clans. Son visage est farouche, mais d’une autre violence. Sa puissance est son arc, mais d’une autre force. Son œuvre est l’airain de tout ce qu’il a su savoir, gestes posés ou gestes retenus par des temps d’antan. Et, de cet ouvrage, il connaît, pour lui, que de vivre ne peut s’accomplir qu’en devenant héritage. Et sa flèche le rend de regard souverain. Et souverain son désir, et son bras qui s’arme. Qui, cependant, le priera de blessure ? Son front s’élargit en brise-lames écumeux des pays d’océans, si lointains. Sa chevelure et sa barbe sont des bandes ignées où des gloires de feux se sont abattues. Héros cavalier de son propre corps, dont pelage et poitrail font un ciel tourmenté d’orages, de figures et de voix qui éveillent à fond le secret des hommes élevant jusqu’à lui leur jeunesse. Il s’en trouve quelques-uns, toujours, à quatre ou cinq, ou six, pareils à des frères inconnus d’eux-mêmes et les uns des autres, réunis par une même jeunesse et de mêmes silences, et tendus sous la nuit vers la nuit de leurs corps et de leur dépassement. Rassemblés sans y voir, sans avoir compris qu’ils sont promontoires de leur propre désir, chacun envers soi comme envers son semblable témoin. Frères de pères et de fils qui ne sont jamais nés et ne naîtront pas, et de l’appel de leur propre puissance, ils s’élèvent ensemble aux accès du maître centaure qu’ils ont espéré, résolus sous l’essor ardent de connaître tout, et le visage masqué de noms qui ne sont pas leurs noms. Comme s’ils avançaient pour une première fois, casqués de panaches de guerres et de gloires, et de cimiers aux formes étranges. Il sera pour eux ce qu’attend de leur force leur volonté, au travers immense des nuits, de racines avant d’être feuillages. Mais ils refuseront la blessure de son arme. Ils en repousseront la puissance et le percement, en sachant qu’ils seraient, en leurs corps, dévastés de sa flèche. Et qu’ils seraient, du Centaure, avivés de désirs éternels et humains. Ils reçoivent de lui, tour à tour, la parole et le savoir que sont sa présence et son geste. Puis s’évadent, l’heure venue, de l’assaut de son tir, et retournent là-bas sur le lieu des villes et des hommes. Ils reprennent les noms qu’ils avaient laissés, peu à peu, comme une honte. Et le temps succède à chaque jour. Ils retrouvent leurs pays et s’y perdent, combattus et défaits de ce qu’ils ont espéré d’eux-mêmes, de ce qu’ils ont connu, et vaincus de ne pas être blessés. Et ainsi, leur regard était quête. Il devient leur oubli. Débordant d’oubli. *** « Était-ce l’heure du soir ? songeait Isserlis. Car le crépuscule est nombreux. Oui, la nuit tombait, déjà. Elle était tombée, et son ombre mêlait ses ombres à nos ombres humaines. « J’étais venu avec eux, Centaure, je ne les suivrai plus. La parole que m’adresse maintenant mon silence en usant de ton nom, je la ferai tienne. Et plus tard, je t’aurai parlé comme nul autre, et je serai blessé de ma plaie, alors, de ta flèche au corps ainsi qu’un triomphe. « Ils se sont écartés de toi, mon maître, leur maître et le mien. Et leurs yeux ne te trouveront plus. Ils ne chercheront plus, et je sais pourtant que nos corps sont nomades. « Je reste ici derrière eux, par un soir ignoré de nos deux présences. Tout à l’heure, j’obliquerai mon absence vers la tienne, j’inclinerai mes reins vers les tiens qui seront force nue, je dresserai mon élan vers la chevauchée de tes veines. Tu es ceux qui attisent les brouillards et les brumes de ton flamboiement, et qui les résorbent ; le seul parmi tous dont les flancs soient pères, mon Centaure, et vaisseaux fraternels. Et plus encore que ne le sont les Gardiens du feu, tu es ceux que leurs flammes embraseront. « Ceux d’en bas sont devenus pour eux-mêmes d’un souvenir impossible, et de rien de plus que plus rien : nulle parole de toi, ni aucun silence, ni savoir, ni geste, ni le pas dansant dont ils ont frappé le sol, et dont la cadence fut aussi la mienne et la tienne. Ils auront oublié ton accueil d’archer sur sa cime et ne sauront plus des Centaures que les grands Centaures des tribus carnassières, dont le festin cru se nourrit de la chair des hommes. « Cependant, nous serons tiens, toi et moi. J’offrirai ma poitrine à son flot torrentueux. Et ta flèche et ton tir, ta violence mesurée à la mienne, m’auront pris pour m’apprendre. « Moi, que ta course enlevait d’un galop bondissant, et que tu portais d’un triomphe, la victoire de tes bras m’étouffant de nos corps à corps. Et mon ventre me dévorait de tes mots comme de tes silences. Et quand tu pressais mon épaule de ta main, ta main me pressait de vivre. Et je n’ai pas redouté le bonheur dans son âpreté. La bonté violente et cruelle du bonheur, quand il est terrible et nous accomplit. » Sa parole et sa nuit l’ont guidé, et le mènent. Il se trouve à l’extase, au-devant de soi, d’un présent fait d’avenir. Est-ce à cause d’un maître qu’il aurait eu ? Ou, déjà, comprend-il qu’il n’est plus instruit de sa mémoire, mais plutôt d’un courage inconnu, espéré de sa force et du cœur combattant ? Et sa certitude l’adresse au Centaure. Qu’il va retrouver, qui le reprendra pour l’accroître, et dont il suscite le retour en tendant les bras vers leurs ombres, toujours absentes. « Tu m’auras tout donné, Centaure, dès l’avenir commencé du milieu de nous tous, par les soirs et les nuits de nos temps d’avant. Oh ! Blesse-moi de vivre, à présent, que mon mal lui-même soit ton signe. Que je vive aussi de plaie vive, comme d’un festoiement. » Dans sa voix et ses mots, voici l’heure où le temps s’est fait seuil, où les hommes n’ont plus pour visage que leur solitude. *** Après le départ des quelques garçons, des autres pareils aux autres, et à ceux qui, peut-être, viendraient encore ; après la fuite, le retrait, le repli de ses compagnons, leur adieu des jours et des nuits, mais des nuits, surtout, qui, tant et tant, les avaient regroupés alentour du Centaure et dont ils avaient, par sa bouche, suscité l’éloquence ; après leur refus de l’arme et de sa blessure, dont ils redoutaient la puissance plus qu’ils n’en craignaient la douleur ; après leur déni de plénitude, connue de vouloir être vus, de l’avoir voulu, après leur recul du bonheur d’être vus, Isserlis — et lui seul, au-delà de tous ceux qui reprennent à la vie, sans triomphe et comme unique dessein de ce qui bat, son pauvre poids de peine humaine —, est demeuré sur le lieu des temps sagittaires. Son corps est sombre. Il est fils d’Orient, que deux fleuves ont béni. Il tressaille de sa force, à chacun des mots lancés vers la nuit des cavernes augurales, comme un ordre, une loi, un appel. Sa parole est devenue clameur, d’où jaillit le Centaure en assaut, recouvert et brûlant de sels et d’écumes. « C’est donc toi, connu de mon effort et de mon espérance ? Tu es donc celui que l’on blesse, Isserlis ? Tu es donc ceux que l’on aura blessés, qui en vivent et font vivre, terriblement, et nous quittent, et que nous ne voyons jamais plus que brisés ? « Je ne t’ai d’abord aperçu qu’ainsi : comme en d’autres lieux où, masqués de leurs casques, les visages ne sont pas encore d’un nom véritable. Et maintenant, te voici le fils et l’incandescence, flamboiement d’un éclair, d’une aurore sur des nuits cendrées. Comme si, ô toi révélé par ton geste, ta main rejetait visière et cimier, devant moi, fabuleux par ma chevauchée, cavalier de mon propre corps, multiple, accru de mes désirs. « Vous, que vos espoirs étouffent. Votre élan n’est jamais soutenu ni relevé d’aucun socle, d’aucun piédestal. Et vos pauvres forces vous dérobent, vous retirent à l’essor qui ne vous porte et ne vous guide qu’un moment. Car vos pas ne vous mènent jamais qu’aux débris d’un monde où le souffle des hommes est désert. Et vous y sombrez tous, par un écroulement, ramassés et tordus, brisés d’agonies, et de poussières en poussières. « Mais moi, moi, ce que brave mon désir, mon désir le conquiert. Ce que ni mon bras, trop humain, ni ma course animale ne sauraient atteindre, mon tir me l’accorde et l’offre à ma soif qui le poursuit, à mon flanc qui le possède et qui est torse, aussi. Tout en moi veut bondir d’un triomphe indompté, faisant sien les vouloirs de la terre et du monde. Et je sais, d’envahir. « Et mon corps est fièvre, entier, tout entier, s’embrasant de lui-même. Il répond de l’énigme des créatures, au-delà des hommes ; car je suis décuplé d’être monstre au sommet des corps, des faims et des chasses. « Je connais d’autres fièvres, d’une autre sorte, Isserlis, et qui sont famines. Elles dévorent vos visages, en posant sur moi vos regards de honte et d’envie, et de passion. Ceux, encore, qui t’accompagnaient, attroupés de poignée humaine, venus de çà et là, et semblables à tous, issus d’autrefois, espérant en eux comme en moi d’être maîtres de vivre. Ils auront tout perdu. Renonçant à mon arme, à mon tir, à ma flèche, ils seront déchirés du désir et de l’espoir, ils seront transpercés du blessement de leurs pieds pour une course vaine, et brûlés comme de lèpres blanches par le nom des masques qu’ils vont élire. Combattants et mendiants à la fois, ils vivront terrassés de la terre, contempteurs du Centaure que je suis pour eux, désormais. « Oh ! leur vérité craignait trop ce qui est vérité. On redoute les fils éveillant les pères. Tu m’as fait ressurgir d’un écho, par ta voix ; et j’ai accouru des frontières de la grotte et de sa prophétie, élancé de mon refuge, élancé de ma solitude et de mes nuits. Et tu me dis de t’entendre, en des mots qui ne sont plus tes mots, tellement tu me les offres, tellement tu me fais te les prendre : celui que j’aimerai de sa force et de son départ ; que j’aimerai de sa blessure, ma blessure ; que j’aimerai de son absence et de la mienne. » Isserlis, au corps d’ambre et d’ombre. Il retrouve ses yeux à son demi-dieu sagittaire. Puis, tout de la nuit sur toutes les nuits. *** Il espère, il attend, il célèbre déjà, dans une paix profonde, la blessure qu’il suscite. « Ô Centaure, ô mon maître, ô mon Subleyras : à moi seul est ton nom. Par combien d’autres fois, encore, nos visages se sont-ils éveillés ? Par combien d’autres nuits nos sommeils et nos voix nous ont-ils épuisés, nous ont-ils transportés de nos gestes et de nos présences ? Et les heures sans nombre des soirs sauvages, en combien de temps se sont-elles accomplies ? Comme autant de promesses, bien que rien n’eût été promis. « Éclairé et nourri, embrasé, agrandi par l’instant des lieux comme on l’est par l’étreinte et les mots, j’accède avec toi aux deux corps et aux deux visages que dévoile un nom de vérité. Il faut tout connaître, Centaure, pour avoir connu. « Nous voici sur la terre du départ qui viendra, sur l’empreinte et le pas présent, et dans l’imminence et la nuit de tout ce qui est. Sois mon maître encore, ô mon Subleyras. Sois mon maître et blesse-moi, que je sois blessé d’être au loin de toi. Que je dise : “Encore, et toujours”. Pour toujours, car je partirai. « Atteins-moi, mon archer. Je t’ai vu si profondément, merveilleux, terrifiant de gloire et de science, et je t’ai connu. Je t’ai vu me connaître de gestes bons, tes gestes, les tiens, me prendre de gestes forts et doux, de paroles, et m’instruire, quand la nudité nous recouvre. Avec toi, tout s’ajoute au monde. « Puis, je songe à ces nuits, les nôtres, nimbées par le bel abandon du sommeil, où j’écoutais battre ton flanc, animal et divin. Le corps en sait plus que le cœur, qui n’est que désir. On ne contemple vraiment que ce qui nous regarde. Et mes nuits furent veillées de ta nuit, comme on l’est d’étoiles. « J’appelle à présent ton arme, ô Centaure, jusqu’à ton extase et la mienne. Quand viendront les blessures de l’avenir, ma douleur alors sera bénie d’une autre blessure, antique et première, couronnée par mon nom jaillissant. Mémoriale. Je ne crains ni ton bras ni ta main, Sagittaire, je ne crains pas ton geste initiant ma mémoire. Tu m’auras transpercé pour jamais. Et toute autre plaie, toute autre souffrance, ne me possédera que par le retour éternel de ton tir, dont la flèche m’aura traversé. Et je saluerai de vénération ces assauts, comme le furent les nuits enseignées par ta voix. Il est des souvenirs qui font tout oublier. Et je retrouverai ta présence en ayant retrouvé ma douleur par-delà chaque douleur. Mon Centaure, à ton arme. Et dirige en moi, de ton tir, la blessure immaculée. Violemment, qu’elle avive, de l’aine et du ventre d’où naissent les corps, les savoirs qu’ont fait naître tes mots, tes paroles, tes gestes, tes chants et silences, ô mon Subleyras. Et blesse-moi de vivre, et d’avenir, car la flèche est telle, de chair et d’esprit. J’apprenais tes nuits avec toi, Sagittaire : elles seront les miennes, en perpétuité. Ce qui nous immole nous immortalise. » Un moment, il a refermé les deux poings sur son corps, qui se tend d’attendre. Tendu, tout comme l’arc est tendu, de sa pleine espérance, il est cible en son corps étoilé, puis ramène ses deux mains, qu’il croise au-dessus de sa tête et qu’il ouvre en leur rayonnement. Là, tout près, dans l’écart du monde. Et ses pieds sont ses ailes. Et l’archer, qui ajuste son tir, captif du corps qui l’appelle ; et qui ferme les yeux, dont le regard voit tout de tout connaître. Et l’éclair armé de la flèche qui s’enfonce au bas-ventre et qui s’abandonne en son souffle, suprême et cruciale. La blessure s’est froncée. Ils en voient, l’un et l’autre, bleuir les racines, d’où jaillit l’instant d’une arborescence. Un moment, le torse a paru s’asperger d’un tracé nocturne de tiges et de frondaison, dont l’efflorescence est vermeille, où le corps est dogme d’être science accomplie, et désir. Une fois dernière, ils sont le cœur, ils sont le battement de la nuit. Puis, le souvenir triomphe, et l’esprit s’empare de ce qui l’a conquis. *** Quant au reste… Il n’est plus d’avenir, il n’est que le temps, au-dessus du gouffre et des vies du monde, sur le lieu de cime et d’abîme enfumé par les brumes d’où s’élève la nuit, obscure et hantée, tel un arbre de cendre, où quelques braises ne sont pas éteintes, qui ne mourront plus. Depuis d’autres temps, par-delà l’horizon et les soirs dressés qu’il domine, par la nudité de son silence et du don, et de sa solitude, il a tout connu des hommes, qu’il dépasse en son corps, et surplombe d’être Subleyras. « Tout a été d’ici. Est-ce à toi que je parle, après si longtemps, ô mon Isserlis, mon absent de blessure et de victoire ? Oh ! tout ce que l’on perd est perdu par deux fois : d’abord, en ce qui nous quitte, puis, en ce que la vie nous voile à son tour de son renoncement. Car l’heure vient de ces choses : et ainsi, peu à peu, c’est soi-même que l’on porte en terre. « Devenue tienne, et par ton appel, ô combien ma blessure en toi m’a blessé de moi-même, et me blesse. Et ce tir, le mien, qui me frappe encore en t’ayant frappé : d’absence contre une absence, et blessure contre blessure. « Quel fut-il, ton retour ? Qui viendra vers toi pour oser t’accueillir ? Et ceux d’autrefois, tellement d’autrefois, par tellement de fois ; ces autres, jamais, qui ne furent tes frères, aux visages marqués et masqués, et saignés d’eux-mêmes ; aux regards d’idoles renversées, brûlés d’un passé qui n’a jamais lui ; qui ne connaissent plus, et n’interrogent plus et ne cherchent plus qu’à ne plus comprendre, puisque tant de vies sont nées et naîtront encore de ce qui n’est pas. « Isserlis, Isserlis, en ces heures, pour moi, que rien ne va plus délier, tu m’as pris avec toi de mon geste, en donnant ton sens au sens. Jusqu’à toi, jusqu’au temps d’avant toi, mon arc et ma flèche, et ma force et ma science, et le mystère tout-puissant de mon corps tendaient vers un tir de naissance. Et, de lui, tu as fait plus encore en le signant de ton nom et du mien. Tu as fait que jaillisse plus encore que la vie d’un savoir, en donnant aux douleurs à venir, pour des fruits ténébreux, le souvenir d’un visage et de paroles, et d’un geste et de silences. Passé cet instant humain de présence humaine, où toutes les vies sont des fins du monde. « Et je t’ai soulevé par ce bras qui t’avait blessé, pour presser contre moi les secrets de ton corps blasonné. Rein contre rein, j’ai gardé envers moi le tourment, la puissance et le tremblement de ton corps où s’enracinait la blessure arrachée de mon ventre, éployant sur toi ses rameaux. Et je t’ai laissé sur le sol des plaines, de pierres et de ronces, tel un sceptre à croître. Supplicié d’être nous, par un tir que j’avais espéré pour ton couronnement, dont tu as aussi fait ta mémoire pour l’avenir, ta mémoire et la mienne. « Et je reste étreint de cette absence, Isserlis, comme d’un geste, le tien, qui n’est plus. Et l’absence, toujours, est d’un lieu sacré ; cette absence, où nos corps et nos nuits sont nos reliquaires. » Le temps se retourne sur soi et s’enroule alentour de lui-même. Telle une créature, à son tour, telle une créature qui ne s’éveille pas encore. Tel un monstre à peine éveillé, qui s’attache à sa nuit comme à vivre d’éternité. *** L’avenir seul disparaît, qui meurt et nous fuit. Vers la nuit fluviale, mais de feux, à la fois le cri et la paix des mémoires incessantes. S’il savait d’un nom nommer sa douleur, sur ses solitudes : mais il n’est de mot que ce nom, Isserlis, et l’absence est celle de leurs corps en gloire. Cependant, d’autres fils vinrent encore jusqu’à lui, regroupés en frères attentifs. Ils prirent de lui sa présence et ses nuits, ses gestes, ses mots, sa parole patiente aux savoirs sagittaires, mais sans libérer le triple secret de son tir, de son arme et de son nom. Puis, sans avoir rien connu d’aucune blessure, ils rentrèrent aux pays des plaines. Et alors, en songeant d’Isserlis « triomphant désormais de l’horreur et de l’ordre en toute chose », le Centaure quitta la montagne et s’en fut comme un astre au nadir, vers les gorges profondes. Odyssée Sur son flanc de rive et de mer, ton geste a posé sur son ombre ton ombre et la mienne. Et ton corps envié s’est dressé au-dessus de mon corps, où j’ai vu s’étendre tes bras, et s’ouvrir en sa voile le manteau qui t’avait enveloppé. Et je t’ai demandé où soufflait l’élan du voyage, où menait la barque, la Barque des commencements. Et tu m’as répondu : « Désormais, je suis mât, je suis capitaine, je suis à la fois le vœu et le vent. Comme tu m’as guidé, je te couvrirai ; je te prendrai là où m’appelle mon désir. Car maintenant, par-delà le jour ou la nuit, en des paix de ciels, d’océans et de terres, nous allons vers toi. »