Motivations
Le document est nativement la mémoire de l’événement, la retenue, dans le présent du document, d’un passé révolu. Si l’on édite, publie, transmets et conserve des documents, c’est précisement pour partager dans le temps et l’espace ce qui s’est passé, s’est dit, s’est pensé à un endroit et un moment donnés. Cette capacité à traverser le temps et l’espace, le document le doit à sa matérialité : objet matériel et technique façonné pour consigner l’information de l’événement passé ou pensé, il persiste dans le temps et voyage dans l’espace. Le document est donc une réponse matérielle et technique à la question de partager l’événement du monde (ce qui arrive) et du sens (ce que cela veut dire, ce qu’on en pense).
Mais en quoi la nature technique du document constitue-t-elle et modifie-t-elle l’information partagée ? En quoi le support matériel détermine-t-il les conditions d’intelligibilité du contenu inscrit sur ce support ? On mobilisera dans ce cours la notion de grammatisation, à savoir le fait qu’un système technique d’inscription et de manipulation modifie et reconfigure la nature et le sens de ce qui est inscrit, son interprétation et intelligibilité.
Nous connaissons de manière massive ces dernières décennies l’irruption des techniques numériques : une question est donc de comprendre comme se déroule la grammatisation des contenus sous l’effet du numérique. C’est la transformation numérique du document, comme dynamique conditionnant le sens que nous pouvons confier à nos supports d’inscription d’une part et retrouver via leur interprétation d’autre part.
Autrement dit, qu’en est-il de conservation, transmission et élaboration des contenus sous forme documentaire à l’âge du numérique ?
Pour répondre à cette question de manière compréhensive, le cours propose de revenir sur les points suivants :
On s’appuiera pour illustrer ces points à la fois sur une présentation des approches relevant de l’intelligence artificielle ainsi que sur la transformation du travail documentaire, du lac des données à l’archivage du Web.
Bibliographie indicative
Sur le document :
BACHIMONT, B. (2007) Ingénierie des connaissances et des contenus : le numérique entre ontologies et documents, Paris, Hermès.
BACHIMONT, B. (2017). Patrimoine et numérique : Technique et politique de la mémoire. Bry sur marne: Ina-Editions.
Sur la grammatisation :
AUROUX, S. (1995). La révolution technologique de la grammatisation. Paris: Mardaga.
BACHIMONT, B. (2019). Indexation et grammatisation. In E. Cavalié (Ed.), Où en est-on de l'indexation matière ?(pp. 9-23). Paris: Cercle de la librairie.
DERRIDA, J. (1968). De la grammatologie: Editions de Minuit.
STIEGLER, B. (2005). Individuation et grammatisation : quand la technique fait sens…. Documentaliste-Sciences de l'Information, 42(6), 354-360.
Sur la théorie du support :
BACHIMONT, B. (2010). Le sens de la technique : le numérique et le calcul. Paris: Encres Marines / Les Belles Lettres.
BARBIER, F. (2006) L'Europe de Gutemberg ; Le livre et l'invention de la modernité occidentale, Paris, Belin.
CARRUTHERS, M. (2002) Le livre de la mémoire : la mémoire dans la culture médiévale, Paris, Macula.
CAVALLO, G. & CHARTIER, R. (Eds.) (1997) Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Seuil.
CHARTIER, R. (1997) Le livre en révolutions, Paris, Textuel.
DEBRAY, R. (2000) Introduction à la médiologie, Paris, Presses Universitaires de France.
GOODY, J. (1979) La raison graphique, la domestication de la pensée sauvage, Paris, Les Editions de Minuit.
GOODY, J. (1985) La logique de l'écriture, Paris, Armand Colin.
GOODY, J. (1994) Entre l'oralité et l'écriture, Paris, Presses Universitaires de France.
LASSÈGUE, J., & LONGO, G. (2025). L’empire numérique : de l’alphabet à l’IA. Paris: Presses universitaires de France.
LÉVY, P. (1990) Les technologies de l'intelligence ; L'avenir de la pensée à l'ère informatique, Paris, La Découverte.
MARTIN, H.-J. (1996) Histoire et pouvoirs de l'écrit, Paris, Albin Michel.
VANDENDORPE, C. (1999) Du papyrus à l'hypertexte ; Essai sur les mutations du texte et de la lecture., Paris, La Découverte.
YATES, F. (1975) L'art de la mémoire, Paris, Gallimard.
Sur la philosophie de l'archive :
BACHIMONT, B. (2017). Patrimoine et numérique : Technique et politique de la mémoire. Bry sur marne: Ina-Editions.
DERRIDA, J. (1995) Mal d'archive, une impression freudienne., Paris, Galilée.
ESAMBERT, B. (2004) Le sacre de l'auteur, Paris, Seuil.
FOUCAULT, M. (1969) L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard.
RICŒUR, P. (2000) La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil.
VEYNE, P. (1971) Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil.
Sur le contexte numérique :
ALAMMAR, J., & GROOTENDORST, M. (2024). Hands-On Large Language Models : Language Understanding and Generation. Sebastopol, CA: O’Reilly.
BACHIMONT, B. (2014). Le nominalisme et la culture: questions posées par les enjeux du numérique. In B.
BACHIMONT, B. (2015). Le numérique comme milieu : enjeux épistémologiques et phénoménologiques. Principes pour une science des données. Interfaces numériques, 4(3), 385-402.
LASSÈGUE, J. (1998). Turing. Paris: Les Belles Lettres (Figures du savoir).
RIFKIN, J. (2005) L'âge de l'accès : la nouvelle culture du capitalisme, Paris, La Découverte.
RUSSELL, S., & NORVIG, P. (2016). Artificial Intelligence, a Modern Approach (3th ed.). Edinburgh: Pearson.
STIEGLER (Ed.), Digital Studies, organologie des savoirs et technologies de la connaissance (pp. 63-78). Paris: FYP Editions.
TURING, A. M. (1995). Machines à calculer et intelligence. In A. Pélissier & A. Tête (Eds.), Sciences cognitives : textes fondateurs (pp. 247-295): Presses Universitaires de France.
TURING, A. M. (1995 [1936]). Théorie des nombres calculables, suivi d'une application au problème de la décision. In J.-Y. Girard (Ed.), La machine de Turing (pp. 49-104). Paris: Seuil.